ENTREVUE

                                  ENTREVUE EXCLUSIVE 

 

 

Dans le cadre de mes activités de conférencier, je vous fais partager mon point de vue aux questions de certains  étudiants de la fédération des étudiants africains  de l’université de Sherbrooke(FEAUS). L’université de Sherbrooke est une université québécoise située dans la région de l’Estrie non loin de l’État américain du Vermont. 

 

Bonjour, monsieur Ferdinand Mayega. Vous êtes journaliste d’origine camerounaise vivant à Montréal au Québec dans l’unique province francophone du Canada. Par ailleurs, vous êtes chercheur en études africaines. Vous êtes également sollicité pour donner des conférences dans les universités et accordez des entrevues dans les médias nationaux et internationaux. Vous avez récemment publié un ouvrage sur la question de la diaspora africaine et le développement du continent. Avant de parler de votre livre, pouvez-vous vous présenter sommairement aux lecteurs de notre journal ?  

 

F.M- Bonjour pour votre intérêt pour l’Afrique  et merci beaucoup de me donner l’opportunité de m’exprimer aujourd’hui à l’université de Sherbrooke grâce à l’initiative de la fédération des étudiants africains de votre université. Ferdinand Mayega est un fils du Cameroun. Journaliste de profession en exercice depuis 1997. Depuis fin mai 2007, j’ai déposé mes valises au Québec. Je fais de la recherche sur la questions de la diaspora et le développement de l’Afrique. Je fais aussi de la consultation en communication. Enfin, je suis auteur d’un ouvrage paru en juin 2010 chez l’Harmattan à Paris qui traite de la diaspora et le développement de l’Afrique. J’ai commencé à écrire mon prochain livre et travaille sur un projet majeur dont je me réserve de révéler les grandes lignes parce que sa réalisation prendra au moins 3 ans. Cependant, son démarrage permettra de créer des emplois et de valoriser l’expertise de la diaspora africaine aussi bien en Afrique que dans le reste du monde.     

 

Vous êtes journaliste-écrivain, auteur de L’avenir de l’Afrique. La diaspora intellectuelle interpellée chez L’Harmattan.   Pourquoi ce livre aujourd’hui? 

 

F.M- Merci beaucoup de poser cette question. J’ai écrit ce livre parce que la première richesse du développement de l’Afrique, c’est la richesse humaine donc la matière grise. Et l’Afrique a une diaspora intellectuelle qui peut contribuer efficacement au progrès du continent. Il n’y a pas un seul domaine du savoir aujourd’hui où les Africains de la diaspora n’excellent pas. Dès lors, pourquoi l’Afrique doit-elle continuer à utiliser 150 000 coopérants occidentaux chaque année pour des dépenses évaluées à plus de 4 milliards de dollars US. Il est important pour les leaders africains de faire aussi appel à l’expertise de sa diaspora. Les Africains ne sont pas congénitalement réfractaires à tout ce qui est rationnel, scientifique ou relève du développement. Si nous partons de ce postulat, il n’y a pas de raison que l’Afrique continue d’être à la traîne en matière de science et technologie. Les pays comme la Chine, l’Inde et l’Israël ont pris le train de la modernité grâce à l’apport remarquable de leur diaspora. La communauté juive par exemple demeure un lobby puissant pour la défense des intérêts de l’État Hébreu. 

Aux États-Unis par exemple, deux lobbies puissants influencent la politique américaine au Proche Orient. Il s’agit notamment du Washington Institute for Near Policy(WINEP) et l’American Israël Public Affairs Commettee (AIPAC). Ces organisations influenceraient le Congrès, les médias et le pouvoir exécutif à travers leurs contributions de campagne.  Pourquoi les leaders politiques africains sont réticents pour copier les exemples des autres peuples du monde. La diaspora africaine pourrait aussi devenir un lobby important pour l’Afrique auprès des pays occidentaux et des cercles de décisions des organisations internationales si elle se structure. Les pays qui ont intégré la diaspora dans leur équation du développement ont fait le saut qualitatif dans l’économie du savoir. Pourquoi pas l’Afrique ? D’où mon intérêt pour la question de la diaspora africaine comme un champ de recherche. C’est aussi la raison de ce livre pour susciter le débat et interpeller les leaders  politiques ainsi que cette diaspora à œuvrer au développement durable et humain intégral du continent. 

 

Vous avez opté pour des entretiens avec une douzaine d’intellectuels africains et européens. Quels avantages cette formule présente-t-elle? 

 

F.M- Cette formule a pour avantage de montrer l’intérêt de nombreux intellectuels de la diaspora africaine au développement du continent.  Généralement, les leaders politiques pensent qu’il y a peu d’intérêt pour la diaspora de participer au développement de l’Afrique en dehors de l’envoi de l’argent aux familles sur le continent. Les intellectuels de la diaspora d’Europe et d’Amérique du Nord qui se sont entretenus avec moi ont voulu prouver leur volonté manifeste pour l’essor du continent s’ils sont sollicités par les dirigeants. Nous pouvons citer l’exemple du Pr. Samuel Pierre de l’école polytechnique de Montréal. Ce dernier est d’origine haïtienne et détenteur de l’unique Chaire de recherche du Canada en télécommunications des prochaines générations. Il est par ailleurs le seul Noir au Canada à être membre de l’académie canadienne du génie. Le professeur Samuel Pierre est une sommité mondiale dans son domaine. Ses recherches sont conjointement financées par le Canada et la société suédoise Ericsson. Il fait de la recherche pour développer les téléphones du futur. Le Pr. Samuel Pierre aime tellement l’Afrique qu’il est prêt à apporter son expertise pour contribuer au développement de la terre de ses ancêtres. C’est juste un exemple parmi les douze sommités de la diaspora intellectuelle qui ont bien voulu s’entretenir avec moi pour exposer leur point de vue au sujet du progrès de l’Afrique. 

 

L’avenir de l’Afrique a maintes fois été traité par l’intelligentsia africaine et occidentale. En quoi votre livre renouvelle-t-il ce thème? 

 

F.M- L’avenir de l’Afrique a été traité par d’autres auteurs africains ou du monde occidental. Ce n’est pas une mauvaise chose  d’écrire sur le même sujet pour susciter encore le débat et la réflexion. Cependant, si de nombreux auteurs ont traité de l’avenir de l’Afrique, ils sont peu nombreux qui ont analysé la question en mettant au cœur du développement du continent, la diaspora intellectuelle comme le pilier majeur au progrès de l’Afrique. C’est à ce niveau que je juge cet ouvrage intéressant. Depuis la sortie de ce livre en juin 2010, j’ai été sollicité pour donner plusieurs conférences dans des universités canadiennes sur le thème de la diaspora africaine et le développement. Par ailleurs, j’ai accordé de nombreuses entrevues sur le même sujet dans plusieurs médias africains et étrangers. Nous pouvons citer la Voix de l’Amérique, Radio Vatican, Radio Canada International, Africa No1, Vox Tv, etc. C’est la preuve que la diaspora africaine devient un sujet central dans la question du développement du continent. C’est pourquoi je développe également mon expertise dans le domaine. La diaspora africaine est l’or gris du continent. C’est la mine d’or inépuisable pour le développement de l’Afrique. C’est une ressource renouvelable contrairement à l’or noir qui aiguise les appétits, source de conflits, ressource non renouvelable et polluante pour l’environnement. L’or noir n’a jusqu’ici pas aidé l’Afrique à enrayer la pauvreté malgré les retombées financières contrairement aux Émirats pétroliers du Golfe comme le Qatar, le Koweït, etc. L’or noir au lieu d’être un atout pour l’Afrique est au cœur de l’instabilité de nombreux États africains. Il y a une espèce de malédiction des richesses naturelles en Afrique. L’or gris pourrait devenir la ressource salvatrice du continent. 

 

Depuis l’époque coloniale, les immigrants africains installés en Europe ont toujours soutenu les leurs restés sur le continent. Un soutien essentiellement financier. Ne pensez-vous pas qu’il est temps de passer à une autre forme d’aide; une aide qui favoriserait la création de richesses sur place et qui éviterait aux Africains du continent d’être aussi dépendants de ceux de la diaspora? 

 

F.M- Votre analyse est exacte. Il faut désormais donner à la diaspora un autre rôle encore plus important que celui de l’envoi des Western Union et d’autres moyens de transfert pour aider les familles en Afrique. Je ne suis pas contre la solidarité. Cependant, il est important de souligner que je ne suis pas partisan de la solidarité d’aumône. C’est une solidarité infantilisante. De même, je n’encourage pas la solidarité de condescendance ou de paternalisme. Elle consiste à regarder autrui bien bas alors que vous êtes plus haut. C’est une solidarité d’assujettissement. Par contre, je suis partisan de la solidarité de production. Cette forme de solidarité consiste à aider autrui en lui attribuant les possibilités et les moyens de pouvoir se prendre en charge pour échapper à la mendicité. C’est une solidarité d’indépendance qui vise à rendre autonome les membres de la famille en Afrique au lieu d’être des éternels assistés des transferts d’argent. Voyez-vous, l’aide est caractérisée par un effet de symétrie. Lorsque vous aidez quelqu’un qui est incapable de faire de même en retour, ce dernier perd progressivement sa liberté et ses droits les plus élémentaires. C’est précisément la raison pour laquelle en Occident, lorsque vous invitez un ami ou une copine dans un restaurant, la personne s’assure qu’elle possède de l’argent pour payer sa facture. Cela peut paraître malsain sous d’autres cieux, notamment en Afrique pourtant c’est plus honorable. La diaspora africaine doit investir pour aider à la création des richesses. Vous savez que l’investissement, en tant que instrument de l’accumulation du capital matériel, est au centre à la fois  de la théorie de la croissance et des politiques de développement. En d’autres termes, l’investissement est déterminé par la consommation c’est-à-dire par la croissance, trivialement par la relance, la régulation du taux de chômage et par conséquent la réduction de la pauvreté avec la  redistribution des fruits de la croissance économique d’après les keynésiens. Au lieu de se limiter aux envois de petits montants d’argent en Afrique, il faut désormais que la diaspora fasse des investissements favorisant la création des emplois pour limiter les attentes des familles à l’aide venant de l’extérieur.  En retour, les leaders politiques ont le devoir de mettre sur pied un environnement incitatif et rassurant parce que la première condition de l’investissement, c’est la stabilité politique du pays. Le socle de cette stabilité passe résolument par le pluralisme politique,  la démocratisation véritable de nos États. Cette démocratisation a pour indicateur fiable, l’alternance à la tête des États et le respect des droits de la personne. Nous sommes encore loin de cela dans plusieurs pays du continent d’où la crainte de la diaspora d’investir pour la perte. 

 

Selon de nombreux experts, l’Afrique noire connait depuis quelques années une croissance soutenue. Pourtant, on ne note que très peu de changements dans le quotidien des gens dans les villes et les campagnes de nos pays. Comment expliquez-vous ce paradoxe? 

 

F.M- Ce paradoxe s’explique simplement par fait que la croissance économique dans nos États profite essentiellement aux barons des régimes, aux puissants ainsi qu’aux personnes de leur entourage. Il y a un problème majeur dans la redistribution des fruits de cette croissance. C’est aussi la raison pour laquelle le coefficient de Gini, l’indicateur sommaire des inégalités dans la redistribution des revenus, tendrait  généralement vers 1 dans les pays africains au lieu de tendre vers 0. Il est important de souligner que ce coefficient de Gini tend vers 0 lorsque la redistribution des richesses se fait dans de bonnes conditions et vers 1 lorsque celle-ci ne se fait pas très bien. Malheureusement, c’est ce qui se passe dans de nombreux États africains. Cette situation s’explique également par la corruption généralisée et systémique dans la plupart de nos pays. Cette corruption systémique fausse les incitations, sape les institutions et redistribue la richesse et le pouvoir à ceux qui ne les méritent pas. Quand la corruption porte préjudice au droit de propriété, à l’État de droit et aux incitations à investir, le développement économique et politique se paralyse. Pour que la croissance positive dans les États africains allège la souffrance des populations, il faut une réelle volonté politique de bouter hors de son pays ou de limiter le niveau de la corruption, des malversations financières et du mauvais usage de l’argent du contribuable. Sinon, il faudra toujours s’attendre à une courbe en J du niveau de chômage donc de pauvreté. C’est pourquoi j’invite les dirigeants  à reconnaître à temps les besoins des populations et de faire le nécessaire  parce que la vie punit ceux qui prennent des décisions trop tard. Vous savez que lors d’une intervention d’urgence, la vitesse de la procédure thérapeutique est uniquement déterminée par la situation de celui à qui l’on porte secours. Les populations souffrent de la disette. Il faut dès à présent manifester une réelle volonté pour inverser cette tendance dans les prochaines années. C’est le rôle régalien de chaque gouvernement à savoir la sécurité, la liberté et la subsistance. 

 

Qu’est-ce qui explique selon vous l’échec du développement de l’Afrique après les indépendances? Les institutions internationales, les gouvernements et les investisseurs locaux et internationaux vous semblent-ils avoir tiré des leçons de cet échec aujourd’hui? 

 

F.M- L’échec du développement de l’Afrique est exogène et endogène. Les différents acteurs du développement en Afrique ne semblent pas avoir tiré les leçons de cet échec aujourd’hui. D’un côté, la mauvaise gouvernance de plusieurs dirigeants africains a empêché les États à connaître un take off ou un décollage économique. Lorsqu’on observe certains pays au bas de l’échelle avec d’énormes ressources naturelles, on se rend vite compte qu’en 50 ans, ces pays n’ont même pas amorcé la première étape de la théorie de la croissance chez l’économiste Rostow. En effet, d’énormes défis restent à relever encore aujourd’hui pour se frayer un chemin vers le développement harmonieux. Quel gâchis ! Ensuite, nous nous rendons compte dans certains pays malgré ce retard qu’on demeure loin d’une prise de conscience individuelle et collective des différents acteurs du développement. C’est assez grave ! La notion du temps est aussi un vrai problème à résoudre. Le temps est un élément essentiel du progrès des pays occidentaux et asiatiques. Nous devons considérer le temps en Afrique désormais comme une ressource rare. Ainsi, les 50 prochaines années seront différentes de 1960-2010. Si nous arrêtons de concevoir le temps sous un angle que je pourrais qualifier de héraclitéen, je suis certain qu’en 2060, les États africains feront un pas de géant vers le développement. D’un autre côté, la coopération entre l’Afrique et les pays occidentaux n’a pas été saine et mutuellement bénéfique. De même, les organisations internationales comme la Banque mondiale et le FMI ont joué davantage le jeu des grandes puissances. C’est pourquoi je n’apprécie pas le conformisme cyclothymique du microcosme  brettonwoodien encore moins le discours filandreux de certains de leurs responsables avec leur armada d’économistes de littérature grise. Ces derniers avaient apprécié les performances de l’ajustement structurel en Afrique que pour mieux déprécier les Africains.  C’est un discours similaire qu’ils utilisent aujourd’hui lorsqu’ils évoquent les bienfaits de la mondialisation de l’économie pour l’Afrique. Pourtant, cette mondialisation est pour les États africains, ce qu’analyser le comportement d’une équation non linéaire ou chaotique est à la théorie du chaos. Cette mondialisation équivaudrait   pour les États africains à se déplacer dans un labyrinthe dont la disposition des murs changerait à chaque fois que le continent noir aurait un réel souci de sortir définitivement du goulag de la pauvreté. La mondialisation est en train de créer de nouveaux rapports de dépendance moins ouvertes mais plus subtiles. L’économiste français Daniel Cohen pense que la mondialisation a crée la richesse du monde mais la pauvreté des nations. Pour ma part, cette paupérisation des États se concentre essentiellement dans les pays sous-développés, notamment dans le continent africain. Les institutions internationales telles que le FMI et la Banque mondiale ont œuvré pour que les pays africains se retrouvent  dans le labyrinthe de la néguentropie des États du Tiers-Monde. Cette affirmation peut sembler absurde et dénuée de rationalité parce que les investigations ou preuves sont indéniables. Mais voyez-vous, la lumière se fait constamment dans l’esprit qui cherche sans relâche. C’est pourquoi je crains que la mondialisation puisse devenir également un nouvel avatar de la recolonisation de l’Afrique après les périodes sombres de l’esclavage et du colonialisme. Seul l’avenir me donnera tort ou raison. 

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