Terroir & Diaspora

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Entrevue Exclusive

Le réchauffement climatique est d’une grande actualité à travers le monde et l’Afrique au même titre que les autres continents n’y échappent pas. Le développement durable de l’Afrique doit être l’objectif vers lequel ce continent doit tendre pour éviter des scénarios catastrophes aux conséquences incalculables pour l’humanité et les générations futures. Pour mieux comprendre l’intérêt de protéger l’environnement, nous avons rencontré le Pr. Ali Assani, climatologue au département de géographie de l’université du Québec à Trois-Rivières.

Merci Tout d’abord de nous recevoir dans votre bureau de l’UQTR. Qui est le Pr. Ali Assani pour nos lecteurs?

AA- Merci pour la question mais aussi et surtout   de votre intérêt  pour les questions du réchauffement climatique. Je suis le Pr. Ali Assani, originaire du Congo Kinshasa ou la RDC.J’ai effectué mes études primaires et secondaires, de 1er et 2nd cycle supérieur à l’université de Lubumbashi. Ensuite, j’ai obtenu une bourse de spécialisation dans le cadre de mes études doctorales car je devais aller préparer ma thèse à l’université de Liège en Belgique. Après la soutenance de mon doctorat d’État, je suis venu à l’université de Montréal poursuivre des études post doctorales. Aussitôt après, j’ai été recruté pour un poste de climatologie à l’université du Québec à Trois-Rivières. Depuis 2001, j’enseigne la climatologie, les changements climatiques, la météorologie, l’hydrologie ainsi que la géographie d’Afrique.

Professeur, le réchauffement climatique est un problème majeur pour le nord comme le sud et particulièment le continent africain. Comment le réchauffement climatique peut être un frein supplémentaire au décollage économique de l’Afrique alors que le continent peine encore à lever  la tête du lit de la pauvreté?

AA- Nous savons qu’en Afrique, l’agriculture dépend exclusivement des éléments climatiques notamment les précipitations. Raison pour laquelle, tous les calendriers agricoles sont rythmés en fonction des précipitations. Alors même si tous les connaissances ne sont pas au point, nous savons que le réchauffement climatique va affecter énormément le climat notamment au niveau de la quantité de précipitations. Certaines régions vont assécher ou vont connaître beaucoup de difficultés en matière de précipitations. Nous pouvons s’attendre à ce que le cycle saisonnier de précipitations ou la durée de la saison de pluie se raccourcit ou s’allonge. Donc, au niveau de l’intensité des précipitations, on peut s’attendre aussi de plus en plus à une forte intensité des précipitations. Cette situation risque de provoquer le processus d’érosion en Afrique. En effet, l’érosion fluviale ou provoquée par les pluies et  observé dans les régions tropicales peut avoir des effets  néfastes sur l’Afrique. Et comme leur intensité est fonction de ses précipitations, si celle-ci augmente, il faut s’attendre à une érosion beaucoup plus importante. Ensuite, si cette augmentation  d’intensité s’accompagne d’un certain assèchement ou d’une diminution du rythme de la durée des précipitations ainsi que du nombre des précipitations, cela voudrait signifier aussi que la durée des précipitations sera beaucoup plus affectée.

L’effet de serre ou le réchauffement climatique est un phénomène majeur aujourd’hui et inquiétant pour la communauté internationale et les hommes de sciences. Seulement, est -ce que face à ce danger, l’Afrique peut trouver des alternatives pour éviter cette grande phobie  de notre époque?

AA- En fait, si les indicateurs scientifiques du phénomène sont établis et prouvent qu’effectivement, nous sommes en phase de réchauffement, alors la seule façon peu importe la cause parce qu’il y a les hypothèses du réchauffement liés à la nature, peu importe la cause.il y a une seule alternative à l’Afrique, c’est s’adapter. Comment l’Afrique va reagir, comment elle va s’adapter au réchauffement climatique? Mais pour s’adapter, il faut chercher à comprendre quelles sont les conséquences de ce réchauffement en question pour les précipitations par exemple. Parce que l’élément climatique important en Afrique, ce sont les précipitations. En effet, ce sont les précipitations qui régulent tout le calendrier agricole. Les activités agricoles se font en fonction des précipitations. Actuellement, il faut d’abord déterminer quels sont les impacts réels du réchauffement climatique sur les précipitations. En fonction de cela, il nous faudra élaborer les mesures d’adaptation pour faire face à ce réchauffement.

Il y a un autre problème qui retient notre attention. La particularité de certaines régions africaine en matière d’hydrologie est d’être arrosée par de grands fleuves. C’est le cas dans  la région forestière du bassin du Congo. La présence de grands fleuves et leur exploitation hydroélectrique pour la production de l’énergie électrique  grâce aux barrages peut connaître de sérieux problèmes. C’est le cas en RDC avec le grand barrage d’Inga par exemple. Faut-il s’attendre à un impact réel pour nos barrages, à cause des phénomènes hydrologiques?

AA- Il y aura certainement un effet car l’énergie hydroélectrique est fonction de la quantité des précipitations dans un bassin versant. En cas de diminution de précipitations, c’est ce qui s’est produit dans des régions comme au sahel depuis la deuxième moitié du 20 siècle. Si nous sommes dans un scenario de ce type ou qui tend à devenir celui là, il faut s’attendre automatiquement à une diminution de l’hydroélectricité parce que la quantité de précipitations qui alimentent les réservoirs des barrages va diminuer. C’est ce qui risque d’affecter la production hydroélectrique. La seule façon d’y remedier, c’est l’augmentation du stockage d’eau .Si cette quantité d’eau diminue au niveau des barrages, cette situation peut amplifier la baisse de la production d’hydroelectricité.Tout dépendamment des précipitations, il y aura un impact sur la production de l’hydroélectricité.

Il est de plus en plus demandé de réduire les gaz à effet de serre et suite  à vos explications, on se rend compte que l’Afrique doit se tourner vers de nouvelles sources d’énergie propre notamment des énergies renouvelables comme l’énergie solaire et éolienne qui ont l’avantage d’être gratuite puisque nous avons le soleil et le vent accessibles dans tous les pays. N’est-ce pas un acquis pour l’Afrique de diversifier ses sources d’énergie et se tourner vers les énergies propres?

AA- Tout à fait parce qu’on sait qu’actuellement, puisqu’on s’attend à ce que l’homme puisse  apporter sa contribution par la diminution des gaz à effet de serre.Il ne faut pas éviter que malgré notre sous développement, l’Afrique est un producteur des gaz  à effet de serre lié à ses activités agricoles. Pour contribuer à la réduction de ces gaz à effet de serre, il faut absolument que l’Afrique puisse développer de nouvelles technologies. C’est ce que l’on appelle les technologies propres notamment l’une des avenirs du développement durable, c’est l’utilisation des énergies solaires. L’Afrique a l’avantage d’être un continent très ensoleillé. Il  y a énormément du soleil sur le continent africain et c’est important pour l’Afrique de se lancer dans l’aventure scientifique de la recherche sur l’énergie solaire et le développement de cette technologie du futur. Il faut absolument que  l’Afrique saisisse cette opportunité qui s’offre à elle pour sortir de la dépendance  des énergies polluantes. Ensuite, les énergies renouvelables comme le solaire ont  aussi cet avantage qu’ils ne demandent pas un lourd investissement financier. Pour faire une analyse beaucoup plus poussée, l’argent que nous utilisons en Afrique par exemple pour l’achat du pétrole avec la volatilité des cours du pétrole est énorme. D’ou notre intérêt de favoriser progressivement l’énergie solaire qui est plus rentable. Parce que moins onéreuse que le pétrole par exemple avec la flambée de prix.

La classe dirigeante africaine est une fois de plus interpellée dans vos analyses parce que, c’est-à elle qu’incombe la mission de faire bouger les choses ou de mettre en œuvre, les propositions des hommes de sciences du terroir comme de la diaspora sur les grands problèmes d’intérêt commun. Est-ce que vous  pensez sincèrement que ces élites prêtent une oreille attentive  aux intellectuels d’une manière générale et davantage ceux de la diaspora africaine du monde qui leur disent assez souvent, faites attention, voilà ce qui peut arriver et c’est ici le danger?

AA- En fait, compte tenu de mon expérience de l’Afrique, je suis arrivé à la conclusion que les dirigeants africains n’accordent aucune importance aux conseils des scientifiques du continent aussi bien du terroir que de la diaspora. Mon constat est triste, la classe dirigeante africaine fait plus confiance aux étrangers. Malgré que l’Afrique compte un nombre impressionnant d’intellectuels et de chercheurs de haut niveau qui sont compétents dans leur domaine en Afrique et en occident, ils ne sont pas pris au sérieux ou en considération. Ces scientifiques africains ne sont pas pris en considération parce que les dirigeants africains ont développés depuis longtemps, le complexe d’infériorité vis-à-vis de l’étranger. Pour eux, tout ce qui est bon doit venir de l’étranger. C’est ainsi qu’un africain aura beau produire du savoir, fabriquer les meilleures chemises ou le meilleur vin, nos dirigeants préfèrent voir leur produit venir de l’extérieur même s’il coûte les yeux de la tête. Pour ces derniers, c’est le meilleur choix. C’est la triste réalité que nous observons du comportement de nos élites dirigeantes face à leur intelligentsia pour citer cet exemple. Nos dirigeants n’ont absolument pas confiance à leurs intellectuels. C’est la raison pour laquelle, chez eux, tout ce qui  est produit à l’intérieur de son  pays est mauvais. C’est ce qui arrive d’occident qui est bon. Et quand bien même pour le cas des intellectuels africains formés dans les meilleures universités occidentales et brillants font des propositions pour le bien de l’Afrique, leurs discours ne sont généralement pas pris en compte. C’est vraiment regrettable. Or, depuis l’accession de nos indépendances en Afrique, il y a beaucoup d’africains  à l’extérieur  ou qui ont été formé même en Afrique et  enseignent dans les universités occidentales, ils sont des gens très compétents. Néanmoins quand ils retournent au pays, ils ne seront pas capables de démontrer leur compétence parce qu’ils sont sous utilisés pour la simple et unique raison que ces dirigeants n’ont pas confiance aux intellectuels africains. Nos dirigeants aiment ce qui s’appelle coopérant et qui souvent ne vaut pas grand chose dans son propre pays que l’intellectuel africain de la diaspora. C’est vraiment dommage.

Face à ce comportement malsain de la classe dirigeante que tous les intellectuels africains se plaignent jusqu’ici. La seule alternative  pour faire bouger les choses ne serait-elle pas des mouvements sociaux, les manifestations populaires, la signature des pétitions par nos intellectuels, du moins un grand nombre d’intellectuels qui se sentent frustrés pour faire rectifier cet esprit de gouvernance dans le mental de ces derniers?

AA- Je pense qu’il faut un changement profond des mentalités d’abord chez l’intellectuel africain lui-même, parce que dans certains de nos États , il y a une classe dirigeante  formée dans les universités africaines et occidentales qui se comporte vraiment avec le complexe de l’homme blanc. Ces derniers doivent dorénavant compter sur leurs propres moyens à savoir sur les intellectuels africains. Ils doivent avoir  le souci de valoriser les travaux de recherche d’hommes de sciences du continent. Parce qu’ils sont sur le terrain et  ils connaissent plus et mieux ces problèmes ou la problématique. C’est ainsi que dans un domaine comme  le mien, un climatologue congolais vivant sur place, observant mieux au quotidien ce problème peut faire des suggestions qui puissent aider à résoudre  ce défi. Nos élites dirigeantes doivent faire confiance aux intellectuels sur le continent comme ceux de la diaspora. Les africains sont capables par eux même d’impulser le développement de l’Afrique. Ceci nécessite un minimum de moyens et de confiance .Vous comprenez qu’il s’agit d’une volonté purement politique puisque le même problème qui peut-être résolu par un intellectuel africain, on préfère aller chercher un étranger. On a plus confiance à un étranger qu’à un intellectuel africain. C’est une vraie frustration. Il faut un changement radical de mentalités  de nos dirigeants et une prise de conscience des intellectuels africains d’être capables d’affirmer aux dirigeants qu’ils peuvent réaliser ce pourquoi , on ne cesse de faire appel à l’expertise occidentale qui coûtent encore plus chère. Notre développement passe d’abord par les africains et non par les étrangers. Cette prise de conscience est extrêmement importante. Il faut avoir confiance en soi et cela nous manque beaucoup en Afrique. Ce n’est pas les moyens financiers qui les manquent ou qui  font  problème. Mais, c’est cette prise de conscience de reconnaître  que nos intellectuels ont les mêmes diplômes que ces occidentaux et même s’ils reviennent travailler au pays sans avoir les mêmes conditions matérielles, il faut leur faire confiance. Car ils peuvent même en étant au pays donner les mêmes rendements voire davantage que leurs collègues des pays du nord. Si nous donnons un problème à résoudre à ces intellectuels, ils sont  capable de relever le défi.

Revenons un peu au problème du climat, de la forêt Nous savons que le bassin du Congo est le deuxième plus grand bassin du monde après l’Amazonie. Cette position privilégiée fait de ce bassin pour l’Afrique, une richesse inestimable. Comment est-ce que cette richesse peut-être exploitée  aussi bien par  les populations environnantes que pour  les pays de cette région?

AA- Le Bassin du Congo est extrêmement riche mais  encore méconnu. Parce qu’il n y a pas une structure viable qui permet d’inventorier toutes les richesses. Il n’existe pas vraiment des associations scientifiques, des commissions ou des organisations scientifiques qui sont destinées au bassin. L’époque coloniale était un peu différente car il y avait une association  qui s’intéressait essentiellement au bassin du Congo. Les Belges avaient faits à cette époque, un travail important d’inventorier de la richesse de ce bassin. Mais depuis  l’indépendance, tout a été abandonné. Donc, il faut une certaine volonté politique pour mieux connaître les richesses de ce bassin et voir comment cette richesse peut être profitable aux populations environnantes voire au pays d’une manière générale. Il faut une réelle volonté politique pour redynamiser les archives de la recherche effectuée par les belges. De plus en plus, le constat est  qu’on perd des connaissances sur ce bassin accumulées grâce aux recherches de l’époque. Il est impérieux qu’on puisse créer une structure  sur le bassin du Congo afin de poursuivre les travaux de recherche dans l’optique de mieux savoir les richesses qui existent encore et celles qui demandent d’urgence,une protection ainsi que comment exploiter ses ressources pour le bien de la population. En d’autres termes,il faut une volonté politique et une participation scientifique sur la question du bassin du Congo.

Le bassin du Congo connaît une déforestation inquiétante à cause des sociétés forestières. Quels sont les multiples dangers de cette surexploitation de ressources forestières sur les populations comme les pygmées qui vivent essentiellement dans le milieu forestier et   tirent leurs produits de subsistance de ce couvert végétal?

AA- Il y a effectivement beaucoup d’impacts parce que tous les peuples qui vivent de la forêt ne connaissent leur existence que grâce aux produits forestiers.Pourtant, la déforestation a comme conséquence d’entraîner la diminution progressive de ces produits de la forêt. Conséquence, les gens qui vivent de ces produits pourront être confrontés à  la famine, et pour faire face à cette situation, ils vont se trouver dans l’obligation de se déplacer. Dès lors, ces derniers pourront aller dans les villes grossir la population urbaine. C’est l’une des causes de l’exode rurale. En plus, il y a aussi l’aspect sociologique. Certains peuples vivant autour de la forêt ont développé toute une culture notamment la pharmacopée traditionnelle grâce à la connaissance des plantes et celle  des animaux. La déforestation va  entraîner la disparition de cette connaissance ou de cette culture. Il se trouve que finalement aussi bien sur le plan économique que sur l’aspect culturel, la déforestation va provoquer d’énormes dégâts pendant que sur le plan strictement climatologique, nous savons que la forêt a comme rôle d’entretenir une grande quantité de vapeurs d’eau dans l’atmosphère. La déforestation va provoquer un dessèchement progressif de l’air dans l’atmosphère. Nous pouvons nous attendre à une diminution progressive des précipitations. Ces précipitations vont affecter l’agriculture mais aussi les cours d’eau. Cette situation peut entraîner à son tour, des perturbations écologiques. Dès lors, vous comprenez que le phénomène de déforestation a plusieurs types de conséquences graves.

Ferdinand Mayega à Trois-Rivières

 

 

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